Contrat de rivière Dyle-Gette

mardi 16 octobre 2018

La nécessité de la libre circulation chez les poissons

De manière générale, la fragmentation des habitats naturels est reconnue comme l'une des principales causes d'érosion de la biodiversité. Pour les espèces aquatiques, comme les poissons, ce constat est également d'application et de nombreuses espèces ont eu à souffrir ou souffrent toujours des freins à leur mobilité. Les poissons, à l'instar d'autres animaux libres, ont besoin de se déplacer pour exécuter leurs fonctions vitales à savoir :

- se protéger contre des prédateurs et des contraintes du milieu pour survivre ;
- se nourrir pour croître et atteindre la maturité sexuelle ;
- se reproduire pour assurer la pérennité de l'espèce.

Le diagramme ci-après (Ovidio, 2010) présente de manière simplifiée les principaux types de mouvements chez les poissons :

mouvements


A l’instar des mouvements chez d’autres espèces animales, les mouvements chez les poissons peuvent se définir, selon les espèces, à des échelles de temps fort variables (la journée, l’année, ..) et avoir lieu sur des distances fort différentes (de quelques centimètres à plusieurs milliers de kilomètres) ainsi que dans des directions variables (montaison, dévalaison, transversalement vers des annexes ou verticalement dans la colonne d’eau). Le diagramme ci-après, proposé par Ovidio (2010), illustre les variations dans le temps des migrations de reproduction pour quelques espèces fréquentant les cours d’eau wallons. On y remarque que, dans un cours d’eau avec des multiples espèces, les migrations peuvent s’étaler sur toute une année.

schema

D’autres données attestent aussi de l’importance des distances parcourues par des poissons de différentes espèces. Ainsi, des observations faites par le Laboratoire de Démographie des poissons de l’Ulg et par d’autres équipes sur des distances maximales parcourues en remontée dans les cours d’eau de Wallonie par des poissons marqués sont citées dans Philippart et Ovidio (2007), et synthétisées ci-après :

Saumon

57 km (en sus des milliers de km en mer et en Meuse Hollandaise)

Truite commune

87 km

Barbeau

66 km

Chevaine

30 km

Brochet

15,7 km

Hotu

13,5 km

Carpe commune

13,5 km

Sandre

13 km

Chabot

0,6 km

Des données similaires, reprises dans DWA-509 (2014) et relatives à des suivis dans le réseau hydrographique allemand voire sur d’autres cours d’eau européens, confirment l’étendue spatiale des migrations de montaison chez les poissons :

Saumon

Maximum 37 km par jour

Anguille jaune

100 km en 6 semaines

Chabot

0,1 km en 2 semaines

Loche franche

4 km en 37 jours

Lamproie de Planer

2 km en 14 jours

Lotte

190 km en 19 jours

Brème commune et bordelière

20 km en 1 semaine

Gardon

40 km en 1 semaine

Ide mélanote

20 km en 1 semaine et 82 km en 24 jours

Chevaine

148 km en 24 jours

Barbeau

303 km en 37 jours et 245 km en 30 jours

Hotu

140 km en 60 jours

Si l’on examine les caractéristiques de la migration, les poissons de nos contrées peuvent être regroupés en deux grands groupes à savoir :

- Les migrateurs amphibiotiques : ces poissons migrateurs doivent obligatoirement changer de milieu au cours de leur cycle de vie qui se déroule donc en partie dans l’eau douce et en partie dans l’eau de mer. Deux sous-groupes apparaissent alors en examinant les milieux concernés par la reproduction et le grossissement :

o   Les migrateurs amphibiotiques anadromes : ces poissons migrateurs grossissent en eau de mer et viennent se reproduire en eau douce, les alevins effectuant la migration inverse. Il s’agit d’espèces comme le saumon atlantique, la truite de mer, les lamproies fluviatiles et marines ou encore les aloses.

o   Les migrateurs amphibiotiques catadromes : ces poissons naissent en eau de mer et, au stade juvénile, remontent le réseau hydrographique, les adultes effectuant la migration inverse pour se reproduire en mer. L’anguille est l’espèce la plus connue chez nous pour ce groupe mais on y trouve aussi le flet.

Tirés de Baudoin J.M. (2014), les diagrammes ci-après présentent le cycle migratoire de deux espèces migratrices amphibiotiques emblématiques, le saumon atlantique (migrateur amphibiotique anadrome) et l’anguille européenne (migrateur amphibiotique catadrome).

cycle anadrome Cycle catadrome
Cycle migratoire d’un migrateur amphibiotique anadrome (Saumon atlantique) Cycle migratoire d’un migrateur amphibiotique catadrome (Anguille européenne)

- Les migrateurs holobiotiques potamodromes : ces poissons migrateurs réalisent leur cycle biologique intégralement en eau douce. On pourra aussi subdiviser ce groupe en fonction de leurs exigences pour le substrat de pontes. On retrouvera dans ce groupe l’ensemble des espèces d’eau douce de notre région à l’exclusion des grands migrateurs amphibiotiques cités ci-avant. A titre d’exemple, le suivi de 3 ombres, repris dans Ovidio (2010) illustre le comportement d’un migrateur holobiotique potamodrome.


Ombre

L'inventaire des obtacles à la libre circulation des poissons

Si les déplacements chez les poissons s’avèrent donc vitaux, force est de constater que de nombreux obstacles comme les barrages, les seuils, les vannes, … gênent ou empêchent la progression des poissons dans nos cours d’eau.

Depuis 1997, un inventaire des obstacles à la libre circulation des poissons sur les cours d’eau non navigables a été mis en place. Différents organismes ont sillonné les cours d’eau non navigables de la région wallonne pour répertorier les problèmes de déplacement des poissons. Cet inventaire est maintenant clôturé depuis début 2015.

Ces obstacles sont classés selon 4 niveaux d’importance (mineur, important, majeur et infranchissable). Cette difficulté de franchissabilité est appréciée par un comité d’expert sur base des photographies de chaque obstacle et des informations fournies par la personne qui a réalisé l’inventaire.

Toutes ces données sont aussi publiques et disponibles sur le web sur le portail CIGALE de la région wallonne (http://carto1.wallonie.be/CIGALE/). Il suffit d’aller dans la rubrique « L’eau/Les eaux de surface/Ouvrages et Obstacles sur le réseau/Obstacles sur le réseau hydrographique ». Il faut ensuite cocher dans la case avant « Obstacles sur le réseau hydrographique». Ces dernières apparaissent sur la carte, quand on a suffisamment zoomé, sous forme de points de couleur. Ceux-ci donnent accès à une brève description de l’obstacle, une fiche technique (seulement pour les obstacles du district de l’Escaut) et à des photos les illustrant. Il est à noter que cette banque de données intègre également les obstacles sur les voies hydrauliques à l’exclusion des canaux artificiels de navigation.

Il faut avouer que la manière d’apprécier la franchissabilité d’un obstacle (à dire d’experts sur base de photos et de quelques métriques) est évidemment assez imprécise et manque probablement de rigueur. Il faut signaler une publication récente (Baudouin, 2014) reprenant les principes et méthodes pour évaluer le franchissement des obstacles par les poissons. Cette méthodologie s’appuie notamment sur les travaux menés en Région wallonne par le Laboratoire de démographie des poissons de l’Université de liège et financés par le Service Public de Wallonie, DCENN (Philippart et Ovidio, 2007).

Définition des priorités en matiètre de restauration de la libre circulation des poissons

Les critères

Au regard du nombre d’obstacles inventoriés dans notre base de données (des milliers), la restauration de la libre circulation des poissons est un chantier d’envergure nécessitant des moyens que l’on ne peut mobiliser sur un simple coup de baguette magique. Des priorités doivent donc être établies sur base de critères cohérents.

Tout comme la qualité physico-chimique, la qualité hydromorphologique des cours d’eau sous-tend leur qualité biologique. Celle-ci dépend en effet de facteurs comme :

- la méandration c'est-à-dire de la libre divagation des cours d’eau dans le lit majeur ;

- la diversité des faciès d’écoulement ;

- le caractère naturel ou non naturel des berges ;

- la présence d’embâcles naturels ;

- le fonctionnement des annexes hydrauliques et les liens avec le lit majeur ;

- le cycle hydraulique ;

- la continuité longitudinale permettant la libre circulation des espèces et des sédiments.

La continuité longitudinale est un des critères pris en compte par la Commission européenne pour évaluer le caractère naturel ou non des cours d’eau. Si, avec des moyens techniques et financiers non démesurés, il est possible de renaturer ceux-ci, les Etats membres doivent s’engager à prendre toutes les mesures de gestion nécessaires au rétablissement de la continuité longitudinale. Dans le bassin de la Dyle-Gette, aucune masse d’eau ne relève de ce cas de figure.

Par contre, une entrave à la libre circulation des poissons se traduit parfois par une non-atteinte des objectifs environnementaux requis par la Directive-cadre sur l’Eau : bon ou très bon état des masses d’eau selon les cas.

La présence d’obstacles majeurs et/ou infranchissables à l’aval d’un cours d’eau entraîne très souvent l’impossibilité pour les poissons d’accéder au cours supérieur de celui-ci ou à ses affluents, privant ainsi certaines espèces de zones de frai ou de ruisseaux pépinières. Parfois, ces obstacles empêchent également la recolonisation du cours d’eau à partir de l’aval, modifiant par là même la composition des communautés piscicoles tant au point de vue spécifique qu’au point de vue de la dynamique des populations. Ces deux derniers critères ont un poids important dans l’évaluation de la qualité piscicole des cours d’eau pour la Directive-cadre sur l’eau. La présence d’obstacles à la libre circulation des poissons et un mauvais score de l’indicateur poissons expliqueraient donc, dans certains cas, le mauvais état d’une masse d’eau. C’est le cas, par exemple, de la Lasne dans le bassin de la Dyle-Gette qui compte de nombreux obstacles infranchissables. Une telle masse d’eau est dès lors déclarée prioritaire pour la restauration de la continuité longitudinale dans les deuxièmes plans de gestion des districts hydrographiques (2015-2021) établis pour le bassin de l’Escaut.

Depuis 1997, la Décision Benelux M (96) du 26 avril 2006 sur la libre circulation du poisson est d’application en Wallonie via notamment l’inventaire des obstacles à la libre circulation du poisson. Aux côtés de cette Décision, la Directive Faune Flore Habitats (92/43/CE) impose elle aussi aux Etats membres de prendre toutes les mesures conservatoires appropriées pour assurer notamment le bon état de conservation des populations d’espèces comme l’ombre et le barbeau.

Les engagements pris par la Région wallonne en regard de ces obligations européennes ont donc amené les gestionnaires à déterminer des axes migratoires prioritaires destinés à satisfaire les exigences écologiques des espèces cibles comme l’anguille européenne, le saumon atlantique, l’ombre et le barbeau. 

La situation dans le bassin Dyle-Gette

Sur base des informations extraites de notre banque de données « obstacles », la carte ci-après présente les différents obstacles inventoriés dans les bassins DYLE-GETTE. 

carte DG

Plus précisément, un total de 531 obstacles a été répertorié pour le bassin Dyle/Gette se ventilant comme suit :

Mineur

Important

Majeur

Infranchissable

Indéterminé

Terminus

227

118

77

61

43

5

La restauration de la libre circulation des poissons dans les deux bassins, à l’instar de la situation sur tout le territoire wallon, représente donc un travail de grande envergure et, comme expliqué précédemment, des priorités doivent être définies.

Dans le bassin de la Dyle-Gette, c’est essentiellement le linéaire de la Dyle (en aval de Court-st-Etienne), celui de la Lasne (depuis le Moulin de Renipont) et celui de la Grande Gette (en aval de Dongelberg) qui seront considérés prioritairement dans les deuxièmes plans de gestion par district hydrographique (PGDH). Ultérieurement, l’ouverture des axes principaux de migration concernera également, en tout ou en partie, la Petite Gette, le Train, l’Orne et la Thyle.

Bibliographie citée et recommandée

Baudoin J.M., Burgun V., Chanseau M., Larinier M., Ovidio M., Sremski W., Steinbach P. et Voegtle B., 2014. Evaluer le franchissement des obstacles par les poissons. Principes et méthodes. Onema. 200 pages.

DWA-Regelwerk. Merkblatt DWA-M 509. Fischaufstiegsanlagen und fischpassierbare Bauwerke – Gestaltung, Bemessung, Qualitätssicherung. 334 p. Mai 2014.

LARINIER M., COURRET D., GOMES P. (2006) - Guide technique pour la conception des passes "naturelles", 65 p - Décembre 2006 - Rapport GHAAPPE RA.06.05-V1

LARINIER M., PORCHER J.P., TRAVADE F. et GOSSET C. - Passes à poissons, expertise et conception des ouvrages de franchissement, 336 p - Collection mise au point - Conseil supérieur de la pêche (France).

Ovidio M. et al. (2010), présentation « L’impact des aménagements hydroélectriques sur la dynamique des populations de poissons et la qualité de leur habitat, Conférence «Environnement et hydroélectricité, Lyon 6 – 7 octobre 2010.

PHILIPPART J.C & M. OVIDIO (2007) – Définition de bases biologiques et éco-hydrauliques pour la libre circulation des poissons dans les cours d’eau non navigables de Wallonie. 5 volumes dont :
- Volume 1 : Elaboration d’une méthodologie d’évaluation de la franchissabilité par les poissons de différents types d’obstacles d’après des critères topographiques et hydrauliques simples
- Volume 3 : Identification des priorités d’action d’après les critères biologiques et piscicoles

 

Par Patrice ORBAN, avec la collaboration de Christine KEULEN et David DUFOUR
(Attaché(e)s au sein de la DCENN, DRCE, DGARNE, SPW)

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