Contrat de rivière Dyle-Gette

vendredi 14 décembre 2018

Les empoissonnements en Wallonie : vers un nouveau paradigme ?

S’il est une problématique délicate et controversée, c’est bien celle des « rempoissonnements » ou « repeuplements » des lacs et rivières en poissons ou, plus rarement, en écrevisses. Pointés du doigt par les uns comme une pratique non durable voire néfaste visant simplement à satisfaire le plaisir de quelques pêcheurs, et par les autres comme un moyen essentiel de soutien de la pêche ou de restauration de nos populations de poissons et d’écrevisses en difficulté démographique, les rempoissonnements échappent souvent à une analyse rationnelle. C’est pourquoi, avant de se forger une opinion personnelle sur le sujet, cela vaut la peine de se pencher quelque peu sur leur origine historique et leur évolution, sans toutefois prétendre à un travail exhaustif ou d’historien, ainsi que sur leur efficacité supposée ou réelle. Mais commençons tout d’abord par définir quelques concepts qui ne sont pas toujours bien compris par un public non averti.

Les mots pour le dire…

Qu’est-ce que « rempoissonner » ? Pour le dictionnaire Larousse, rempoissonner est  « empoissonner à nouveau » ou « repeupler de poissons » ou encore « rétablir, réinstaller, regarnir (pour renforcer) des poissons sur un territoire, dans une région, une rivière, un étang… ». Le terme « rétablir » sous-entend donc qu’il y a eu un « dépeuplement » préalable, soit une disparition ou une diminution plus ou moins importante du nombre « normal » de poissons du milieu. Or, on utilise aussi le terme pour « ajouter des poissons » à un hydrosystème qui en contient déjà en nombre normal - qui n’a donc pas été dépeuplé préalablement – (on pense par exemple à une rivière en très bon état écologique) pour favoriser la pêche et répondre à la demande socio-économique de la pêche récréative ou commerciale (comme avec la pratique du « ranching »…). Dans de nombreux cas de Larousse, on devrait donc plutôt parler d’empoissonnements que de rempoissonnements. Dans ces définitions, on ne fait pas non plus référence à l’origine des poissons repeuplés (origine sauvage versus domestique, etc.) ni à la possibilité de repeupler avec des crustacés (écrevisses,…) ou des mollusques (moules perlières…). Par conséquent, le terme « rempoissonnement », pourtant largement utilisé, parait insuffisant, ne recouvre pas toutes les pratiques actuelles et on lui préfèrera plutôt le terme plus précis (sans être totalement correct) d’« empoissonnements ».

Afin d’étendre le concept d’empoissonnements à d’autres espèces que les poissons, certaines personnes ont introduit le terme « déversements » pour caractériser toutes les sortes d’ajout artificiel dans les milieux aquatiques de poissons et écrevisses. Selon Larousse, « déverser »  c’est  « faire couler d’un lieu dans un autre ». Au sens figuré cela devient « Déposer en grand nombre, en grande quantité ». Si le terme est effectivement beaucoup plus général que « rempoissonner », il concerne plutôt les liquides que les organismes qui vivent dans l’eau. En outre, il est parfois utilisé de manière péjorative « Ces cars qui déversaient leurs hordes de touristes » ou pour des polluants. Dès lors, le terme semble trop général, potentiellement polémique et en fait inadapté. C’est peut-être pour tenter de donner une meilleure image des « empoissonnements » que certains pêcheurs parlent plutôt d’ « alevinage ». Néanmoins, dans leur esprit, ce terme ne se milite pas aux empoissonnements des seuls « alevins ». On parle aussi d’alevinage de poissons adultes ou « maillés », c’est-à-dire de poissons qui ont au moins la taille minimale de prélèvement autorisée par la réglementation. Nous pensons que cette terminologie est à proscrire car elles apportent davantage de confusion que d’éclaircissement sur les pratiques (notamment la taille des sujets introduits).

Un autre terme souvent utilisé pour caractériser la pratique d’ajouter des poissons, mollusques et crustacés dans le milieu naturel est le « repeuplement ». Toujours selon Larousse, repeupler est  « Rétablir, réinstaller ou regarnir (pour renforcer ou remplir de ce qui est nécessaire) des êtres vivants sur un territoire, dans une région… ». Bien que ce terme présente l’avantage d’être plus général que le terme « rempoissonner » (qui se limite évidemment aux poissons dans l’eau), il a les mêmes inconvénients que le précédent. Ainsi, il sous-entend qu’il y a eu un « dépeuplement » préalable et ne prévoit pas la possibilité de « repeupler » dans le milieu au-delà de la capacité d’accueil de ce milieu. Le terme « repeuplement » ne recouvre donc par définition pas les pratiques qui consistent à ajouter dans le milieu des poissons, mollusques ou écrevisses au-delà de la capacité d’accueil du milieu récepteur, comme c’est le cas par exemple avec les empoissonnements dits « directs » ou « surdensitaires ». Ici aussi, on ne fait pas référence explicitement à l’origine des poissons repeuplés mais le terme « rétablir » sous-entend qu’on rajoute des éléments de même nature que ceux qui ont disparus et en quantités adaptées pour atteindre ce rétablissement. Au sens strict, on peut donc se poser la question de savoir si on « repeuple » quand on ajoute des poissons d’élevage domestiqués dans un milieu naturel. La définition de la Food and Agriculture Organization des Nations Unies (FAO, 2013) du « repeuplement » éclaire quelque peu notre interrogation : « Introduction d’organismes aquatiques élevés ou capturés à l’état sauvage (généralement des juvéniles) dans un milieu sauvage afin d’y restaurer la biomasse de reproduction de stocks (…) à des niveaux qui leur permettent d’assurer à nouveau des rendements durables. Il peut également s’agir de réintroduire une espèce commerciale localement éteinte pour cause de surpêche ou de procéder à des lâchers de juvéniles élevés en écloserie à des fins de conservation, pour contribuer à reconstruire les stocks d’espèces en danger ou menacées. ». Ajouter à un hydrosystème naturel (ou « sauvage ») des poissons, écrevisses ou mollusques élevés en pisciculture correspond donc bien à un repeuplement si ce dernier permet le rétablissement du stock à un niveau « durable ». En outre, ajouter à un hydrosystème naturel des poissons, écrevisses ou mollusques capturés à l’état sauvage dans un milieu naturel (à un autre endroit) correspond à une translocation. Pour conclure, on se rend compte que la définition de « repeuplement » est meilleure que celle de « rempoissonnement », mais reste largement non adaptée aux « rempoissonnements surdensitaires ». Dans ce cas, la FAO (2013) parle plutôt d’« aménagements des stocks».

Pour le FAO (2013), l’ « aménagement des stocks » recouvre  « les activités visant à compléter ou à soutenir le recrutement d’une ou plusieurs espèces aquatiques et à augmenter la production totale ou la production de certains éléments d’une pêcherie au-delà d’un niveau qui est durable moyennant les processus naturels existants. En ce sens, l’aménagement des stocks comprend notamment les mesures d’amélioration suivantes :

  • introduction de nouvelles espèces;
  • empoissonnement de milieux aquatiques naturels et artificiels, y compris avec du matériel en provenance d’installations aquacoles;
  • fertilisation;
  • modification de l’environnement, et notamment amélioration des habitats et modifications apportées aux milieux aquatiques;
  • modification de la composition spécifique, et notamment élimination des espèces indésirables ou constitution d’une faune artificielle à partir d’espèces choisies;
  • modification génétique et introduction d’espèces ou de génotypes allochtones. »

Sans être parfaite, il nous semble que cette définition comprend bien les empoissonnements réalisés au-delà de la capacité d’accueil du milieu (ou « directs » ou « surdensitaires ») à partir de sujets domestiques élevés en pisciculture (« génotype allochtones ») et/ou d’espèces éventuellement non indigènes (« espèces allochtones »). 

En conclusion, nous proposons ici de retenir cinq termes et définitions complémentaires qui recouvrent la diversité des pratiques des « rempoissonnements » en Wallonie :

1.    
Empoissonnement : « Introduction dans un milieu aquatique  d’organismes aquatiques, principalement des poissons, des écrevisses et des mollusques ».

2.    
Repeuplement ou empoissonnement indirect : « Introduction dans un milieu naturel d’organismes aquatiques d’espèces autochtones élevés ou capturés à l’état sauvage en quantité inférieure à la capacité d’accueil du milieu afin d’y restaurer la biomasse de reproduction de stocks à des niveaux qui leur permettent d’assurer à nouveau des rendements durables ». 

3.    
Translocation : « Introduction dans un milieu naturel d’organismes aquatiques capturés à l’état sauvage en quantité inférieure à la capacité d’accueil du milieu afin d’y restaurer la biomasse de reproduction de stocks à des niveaux qui leur permettent d’assurer à nouveau des rendements durables ». Une translocation est donc un type particulier de repeuplement ou d’empoissonnement indirect.

4.    
Aménagement des stocks : « Activités diverses visant à compléter ou à soutenir le recrutement d’une ou plusieurs espèces aquatiques et/ou à augmenter la production halieutique totale ou la production de certains éléments d’une pêcherie donnée au-dessus d’un niveau qui est durable moyennant les processus naturels existants ».

5.    
Empoissonnement direct (ou surdensitaire) : « Introduction d’organismes aquatiques élevés en quantité supérieure à la capacité d’accueil du milieu Activités dans le but d’augmenter la production halieutique totale ou la production de certains éléments d’une pêcherie donnée au-dessus d’un niveau qui est durable moyennant les processus naturels existants ».Un empoissonnement direct ou surdensitaire est un type particulier d’aménagement des stocks pour la pêche.

Types d’empoissonnements

Les définitions précédentes correspondent à des types d’empoissonnement fondamentalement différents en ce qui concerne leurs objectifs, la prise en compte ou non de la capacité d’accueil du milieu, les attentes des pêcheurs, les biomasses et effectifs empoissonnés, le délai attendu des résultats, le coût des captures et la priorité de gestion... Le tableau suivant compare les deux principaux types d’empoissonnement pour ces critères. On notera que seuls les empoissonnements indirects sont susceptibles de poursuivre un objectif patrimonial et d’être durables, mais l’atteinte d’un possible résultat nécessite du temps (1 à 3 ans), est incertaine et le coût par poisson capturé/prélevé parait nettement plus élevé que pour les empoissonnements directs (d’où le succès de ces derniers).


empoissonnement

Buts des empoissonnements en Wallonie

Les objectifs des empoissonnements en Wallonie peuvent être multiples :

1.     Réintroduction : Il s’agit d’un repeuplement visant à rétablir une population d’une espèce autochtone de poissons en équilibre, autoreproductrice, auto-subsistante et en quantité liée à la capacité d’accueil du milieu. On ne parle normalement de réintroduction que pour une population éteinte régionalement ou en danger critique d’extinction. Un exemple est le programme de réintroduction du saumon atlantique dans le bassin de la Meuse (Saumon Meuse).

2.     Restauration : Ici, il s’agit d’un repeuplement visant à restaurer une population en difficulté démographique, mais encore existante, jusqu’à la capacité d’accueil du milieu récepteur. La restauration ne s’applique normalement qu’à des espèces autochtones considérées comme en danger ou vulnérables. Par exemple, les repeuplements de juvéniles d’ombre commun, de barbeau fluviatile ou de hotu du Service de la Pêche dans certains affluents du bassin de la Meuse (Vesdre, Amblève, Ourthe…).

sac accostage
Mise en sacs de jeunes tacons de saumon atlantique en vue d’un repeuplement de l‘Ourthe par le Service de la Pêche Accostage et chargement du bateau avec les sacs
navigation repeuplement
Navigation jusqu’aux zones de radier à repeupler sur l‘Ourthe Repeuplement de tacons sur l’Ourthe par le Service de la Pêche

3.     Compensation : Il s’agit d’un cas particulier de repeuplement de restauration d’une population visant à compenser une perturbation anthropique inamovible à moyen ou long terme ou pour alimenter une banque vivante de gènes. Ainsi, en Wallonie, certains exploitants de centrales hydroélectriques doivent financer des repeuplements de compensation en civelles d’anguille européenne et/ou en smolts de saumon atlantique lorsque les moyens de protection des poissons de ces centrales ne suffisent pas à réduire la mortalité des poissons en-dessous d’un seuil maximum autorisé fixé dans leur permis d’environnement.

4.     Soutien : Il s’agit ici de soutenir artificiellement, par des empoissonnements, une population d’une espèce autochtone au-delà de la capacité d’accueil du milieu afin de favoriser la pêche récréative. En Wallonie,  l’essentiel des empoissonnements de truite fario de taille « pêchable » sont de ce type.

5.     Socio-économique : Il s’agit de favoriser artificiellement, par des empoissonnements, une population d’une espèce allochtone afin notamment de développer la pêche récréative. En Wallonie,  l’essentiel des empoissonnements de truite arc-en-ciel – une espèce originaire d’Amérique du Nord et acclimatée en Wallonie depuis le milieu du XIXe siècle – de taille « pêchable » au Nord du sillon Sambre et Meuse appartient à cette catégorie.

Ces différents objectifs recouvrent des types d’empoissonnement très variés en fonction du statut de l’espèce concernée (autochtone vs. allochtone, éteinte ou non, vulnérable ou à faible risque…), de l’importance de la pression de pêche, de l’état des populations du milieu aquatique considéré, etc. Il faut donc se méfier des opinions globales sur « les rempoissonnements » car cette notion recouvre des pratiques et des réalités fort différentes.

Importance actuelle des empoissonnements en Wallonie

En Wallonie, les empoissonnements sont réalisés en biomasse ou en effectif. Sans entrer dans les détails, les empoissonnements directs sont effectués en masse alors que les empoissonnements indirects en nombre.

En ce qui concerne les empoissonnements directs, les empoissonnements de truites sont largement prédominants (voir figure ci-dessous), soit environ 125 tonnes par an pour la Wallonie (en moyenne 2 truites fario pour une arc-en-ciel), et concerne principalement les cours d’eau non navigables ; cela représente annuellement environ 500.000 truites de taille prélevable pour environ 15.000 pêcheurs dans cette zone. Dans les cours d’eau navigables ou flottables, les empoissonnements directs se font surtout avec des gardons et des rotengles, puis ensuite avec des carpes communes, des brèmes, des tanches, des perches et quelques brochets (voir figure), pour une masse annuelle d’environ 30 tonnes.

En ce qui concerne les empoissonnements indirects (repeuplements), ce sont principalement des juvéniles de saumon atlantique (programme Saumon Meuse) et de truite fario qui sont repeuplées dans nos rivières, mais aussi environ 50.000 brochetons et quelques goujons et vairons. A cela, il faut ajouter des centaines de milliers d’œufs de truite fario placés dans certaines rivières grâce à diverses boîtes Vibert et autres systèmes similaires.

Etant donné la prépondérance des empoissonnements de truites en Wallonie, nous concentrerons l’essentiel de notre analyse ci-dessous à ces poissons.

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Efficacité des empoissonnements de truites

Bien que les empoissonnements directs et indirects soient largement répandus dans le monde et utilisés depuis des décennies, en particulier en Wallonie, il existe paradoxalement peu d’études permettant d’en mesurer objectivement l’efficacité. Sans prétendre à une synthèse scientifique exhaustive, nous reprenons ci-dessous quelques informations significatives disponibles sur le sujet dans la littérature.

Empoissonnements directs

Plusieurs études belges ont démontré dans les années 70-80’ (études de Timmermans et Huet) un taux de reprise de truites maillées compris entre 30 et 80% en fonction des cours d’eau étudiés, le taux étant d’autant plus élevé que le cours était de faible largeur. Par ailleurs, globalement, on empoissonne directement environ 500.000 truites maillées par an en Wallonie pour environ 15.000 pêcheurs à la truite. Si les pêcheurs prélèvent toutes les truites qu’ils capturent, cela représente donc en moyenne 33 truites maillées prélevées par pêcheur et par an. Les études de pression de pêche dans plusieurs sociétés de pêche de Wallonie (études de Laffineur) indiquent un prélèvement moyen de 16 à 25 truites maillées par pêcheur et par an selon les études. Si l’on considère la moyenne de 20 truites maillées prélevées par pêcheur sur une base annuelle, on peut estimer le taux de reprise des truites maillées globalement empoissonnées en Wallonie à environ 60% (20/33), chiffre très cohérent avec les valeurs rapportées par Timmermans & Huet.

Du point de vue de son objectif de rencontrer la demande sociale de la pêche à la truite en zone salmonicole, les empoissonnements directs de truite semblent donc relativement efficaces (environ 60%). Par contre, il n’y a pas lieu d’attendre de ces empoissonnements directs une implantation à moyen ou à long terme dans le cours d’eau naturel : la grande majorité des truites maillées ainsi empoissonnées disparaissent au bout de quelques jours ou semaines du cours d’eau récepteur après leur empoissonnement (pêche, prédation, mortalité par inadaptation, dévalaison lors de coups d’eau…). En ce sens, il ne s’agit évidemment pas d’une pratique durable et de nombreux détracteurs ont critiqué le caractère non durable de ce type d’empoissonnement ainsi que le manque d’éthique qui serait associé à cette pratique. Par ailleurs, ce type d’empoissonnement a fait l’objet de nombreuses critiques du fait de ses impacts avérés (ou supposés) sur l’environnement : introduction de pathogènes dans l’environnement, introduction d’espèces exotiques dans l’environnement, concurrence avec les sujets sauvages (prédation, alimentation, agressivité…), hybridations, etc. Si certaines de ces critiques ont effectivement été observées dans plusieurs études ou dans la pratique, leur impact sur l’environnement semble toutefois atténué par le faible temps de séjour des truites empoissonnées dans le milieu récepteur, les mesures de protection sanitaire prises dans les piscicultures, les contrôles techniques et administratifs des « déversements » et surtout par le faible niveau d’adaptation de ces poissons maillés de pisciculture à leur nouvel environnement du fait de leur domestication prolongée. L’impact réel de ces empoissonnements surdensitaires dépend aussi fortement du degré de surdensité, de l’état de la population de truite dans le milieu d’accueil et de la qualité du milieu aquatique récepteur. Par exemple, l’impact ne sera évidemment pas le même dans un ruisseau frayère (à truite fario) ardennais de très bonne qualité avec une population résidente ou dans un cours d’eau dégradé de basse Belgique dont la population sauvage a disparu.

Empoissonnements indirects

Les empoissonnements indirects ou « repeuplements » jouissent en général d’une bien meilleure réputation que les empoissonnements directs car leurs objectifs s’inscrivent théoriquement davantage dans une perspective de gestion patrimoniale. Pourtant, bien que cette pratique soit déjà ancienne et fort répandue dans le monde, peu d’études ont étudié leur capacité à augmenter effectivement les stocks sauvages. Araki & Schmid (2010) ont fait une synthèse des publications scientifiques publiées à ce sujet dans le monde depuis 50 ans ; ils rapportent que très peu d’auteurs ont observé une augmentation du stock empoissonné dans leurs études, résultat quand même assez surprenant au regard de l’objectif même de ces rempoissonnements. Au contraire, diverses études ont obtenu des effets négatifs des empoissonnements indirects sur les stocks sauvages à soutenir :

1.     Réduction de l’abondance du stock sauvage par un effet d’augmentation de la mortalité par un effet « densité-dépendante » (compétition entre les sujets sauvages et introduits) ;

2.     Introgression génétique des poissons sauvages par hybridation avec des poissons domestiques apparemment mal adaptés au milieu naturel (voir point 4) ;

3.     Déstructuration génétique des populations sauvages chez la truite commune (notamment) ;

4.     Réduction importante et rapide du succès reproducteur et de la survie (- 40% par génération d’élevage chez la truite de mer américaine) dans la nature des sujets domestiques empoissonnés, mais aussi des hydrides Domestiques x Sauvages, ce qui tend à démontrer que les sujets domestiques et hybrides sont porteurs de gènes inadaptés au milieu sauvage.

En conclusion, bien que jouissant généralement d’une bien meilleure réputation que les empoissonnements directs, les repeuplements paraissent souvent inefficaces et même potentiellement néfastes à moyen et long terme pour les populations sauvages à soutenir, lorsqu’elles existent encore (la situation est évidemment différente lors d’un programme de réintroduction).

Situation en Wallonie

Mais qu’en est-il en Wallonie ? Observe-t-on également ces problèmes d’introgression des truites fario d’élevage dans les populations sauvages ? Les empoissonnements sont-ils aussi responsables de cette introgression ? Notamment ces questions firent l’objet en 2009 d’un rapport réalisé conjointement par des scientifiques et des fonctionnaires wallons au sein de l’ex-Groupe d’Intérêt pour la Pêche, les Poissons et l’Aquaculture (GIPPA, 2009). L’aspect le plus novateur du rapport fut sans conteste les nouvelles connaissances scientifiques relatives à la génétique des populations wallonnes de la truite de rivière (fario) et à l’impact des rempoissonnements (Flamand et al., 2009). Ces résultats confirmèrent la structure génétique complexe par rivière des populations de truite fario de Wallonie (Figure ci-dessous), probablement liée au comportement marqué de « homing » (fidélité envers les lieux de naissance) de cette espèce et la perturbation de cette structure par les activités humaines, à laquelle les empoissonnements contribuent probablement pour une part importante. Comme dans d’autres études obtenues ailleurs dans le monde, ils suggèrent l’existence d’un apport de gènes étrangers cumulés chaque année (par hybridation) des truites d’élevage, génétiquement moins bien adaptées au milieu naturel que les truites de rivière, vers les truites indigènes sauvages à travers les empoissonnements directs et surtout indirects répétés depuis au moins le milieu du XXe siècle. 

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Figure. Distance génétique entre les truites communes de piscicultures et de différentes rivières (Ourthe, Amblève, Vesdre) de Wallonie (Source : Flamand et al., 2009).

Cette constatation n’est pas contradictoire avec la faible efficacité constatée des repeuplements pour le soutien à moyen et long terme des populations de truite de rivière. En effet, même si ces empoissonnements semblent générer peu de poissons capables de s’adapter à moyen terme dans le cours d’eau d’accueil et de s’y reproduire efficacement, ce sont leur intensité et surtout leur répétition durant des décennies qui induisent un tel flux génique cumulé et finalement un tel impact sur les populations résidentes. Quoi qu’il en soit, comme les truites de pisciculture sont génétiquement différentes et plus homogènes que leurs homologues indigènes sauvages, les empoissonnements conduisent progressivement à une banalisation des truites de rivière sur le plan génétique et donc à une importante perte de biodiversité. En outre, il est de mieux en mieux reconnu scientifiquement que la capacité adaptative des truites domestiques d’élevage au milieu naturel est bien inférieure à celle des populations sauvages indigènes (McGinnity et al., 2003 ; Jonsson & Jonsson, 2011). En effet, en conditions d’élevage, les truites domestiques sont capables de transmettre à leur descendance des caractères qui auraient été éliminés rapidement par sélection naturelle si elles avaient vécu en rivière. Ainsi, elles accumulent en élevage, de génération en génération, et ce très rapidement, certains caractères parfaitement inadaptés au milieu naturel, caractères qu’elles transmettent progressivement ensuite par hybridation au gré des empoissonnements répétés. Un autre élément est basé sur l’hypothèse probable que la diversité génétique locale des truites est liée, au moins partiellement par sélection naturelle, à une adaptation plus ou moins importante aux conditions locales de l’habitat (vitesse du courant, température de l’eau…). Par conséquent, il est fort probable que la banalisation progressive des populations sauvages de truite commune sur le plan génétique et la transmission de caractères inadaptés des sujets domestiques vers les sujets sauvages mènent en fait à une perte de la capacité adaptative (« fitness » en anglais) de ces dernières aux conditions locales à moyen et long termes.

Conclusions

Rempoissonnements indirects

En conclusion, contrairement aux attentes et à de rares exceptions près, il apparait que les stocks sauvages de poissons sont davantage affaiblis par les repeuplements que soutenus par eux ! Même si les études disponibles actuellement ne sont pas exhaustives, ont été obtenues dans des conditions variables (espèces, conditions d’élevage, temps passé en captivité, statut du stock sauvage récepteur, etc.) et restent donc difficiles à généraliser, voire n’aboutissent pas toutes aux mêmes conclusions, le fait qu’une majorité des études débouchent sur un effet négatif des repeuplements à partir de sujets domestiques sur les stocks sauvages doit attirer toute notre attention et nous rendre vigilants à propos de cette pratique. On en devrait pas non plus supposer a priori l’effet positif de ces empoissonnements indirects sur les stocks sauvages sans une évaluation scientifique précise de leur efficacité. Au contraire, en attendant la découverte de moyens de pallier les impacts génétiques négatifs des repeuplements de sujets domestiques sur les stocks sauvages, les empoissonnements indirects devraient être considérés comme une mesure inefficace voire néfaste pour restaurer ou soutenir des stocks sauvages en difficulté démographique.

Repeuplements

En ce qui concerne les empoissonnements directs, s’ils sont souvent davantage critiqués en Wallonie (et ailleurs) que les repeuplements de juvéniles du fait de leur caractère non durable, ce qui est exact, ou non éthique, ce qui est discutable, il apparait qu’ils répondent pourtant souvent mieux à leurs objectifs et sont souvent moins impactants pour le milieu naturel que de nombreux repeuplements réalisés avec des juvéniles de souche domestique visant prétendument à soutenir des populations sauvages en difficulté démographique. D’un point de vue pragmatique (sans entrer ici dans une discussion éthique), les empoissonnements directs s’avèrent finalement souvent mieux répondre à leurs objectifs (en ce sens ils sont davantage « efficaces ») et moins impactants pour le milieu naturel que de nombreux repeuplements en juvéniles domestiques supposés plus vertueux. 

Histoire des empoissonnements en Wallonie

L’idée du repeuplement des eaux de Wallonie naît au XIXème siècle avec la raréfaction des poissons de nos rivières liée à l’essor de l’industrie et de l’agriculture, et avec le développement des techniques de la pisciculture, en particulier chez les truites et les saumons (maîtrise de la reproduction artificielle, etc.). En 1882, le Gouvernement belge institua une Commission des repeuplements des cours d’eau et, une année plus tard, la révision de la loi sur la pêche encouragea la pratique du repeuplement des cours d’eau afin d’essayer d’atténuer les effets destructeurs sur les poissons de la pollution industrielle et de la multiplication des barrages sur le territoire. Malgré quelques succès temporaires à court terme, cette politique des repeuplements considérés comme des mesures compensatoires fût globalement un échec sur le long terme (Keith et al., 2011) et n’empêcha par exemple pas la disparition totale du saumon de l’Atlantique du bassin de la Meuse quelques décennies plus tard, comme celle d’ailleurs de la plupart des grands poissons migrateurs anadromes venant se reproduire en eau douce après un séjour plus ou moins long en mer tels que la grande alose, l’alose feinte ou la lamproie marine, pour ne citer que ces espèces (Philippart & Vranken, 1983). Elle fût pourtant poursuivie après la seconde guerre mondiale, surtout en ce qui concerne la truite commune, afin de faire face à un nouvel enjeu, celui de l’augmentation considérable à cette époque du nombre de pêcheurs récréatifs en Belgique, augmentation qui perdura jusqu’à la fin des années quatre-vingt.

Durant cette période de fort essor démographique et économique, la pression humaine sur les milieux aquatiques ne fit qu’augmenter les dégradations tant de la qualité physico-chimique de l’eau (en l’absence de politique épuratoire européenne) que des habitats aquatiques (colmatage des fonds lié à l’érosion artificielle, construction de multiples barrages infranchissables pour les poissons, rectification des cours d’eau…). Cela engendra une augmentation considérable des dysfonctionnements et de l’instabilité écologique de nombreux cours d’eau ou tronçons de cours d’eau, ceux-ci passant brutalement d’un état écologique à un autre.

Face à cette instabilité croissante de nombreuses rivières et pour satisfaire un nombre toujours croissant de pêcheurs à la ligne, les empoissonnements concernèrent de plus en plus des poissons adultes d’élevage de taille pêchable le plus souvent ajoutés en quantité supérieure de la capacité d’accueil du milieu. Cette pratique était appréciée d’un nombre croissant de pêcheurs et/ou de gestionnaires de parcours de pêche, surtout salmonicoles, pour un certain nombre de raisons :

  • elle était en mesure de rencontrer la demande sociale croissante ;
  • elle était assez efficace, les études scientifiques confirmant que la majorité des poissons déversés était reprise dans les semaines qui suivaient le déversement&nbsp
  • elle rendait le résultat de la pêche beaucoup plus prévisible pour les pêcheurs, dans la mesure où les poissons à taille pêchable restaient beaucoup moins longtemps en rivière avant d’être pêchés ;
  • elle était plus simple à gérer pour les responsables des sociétés de pêche par rapport à celle, incertaine en milieux instables voire impossible en milieux dégradés, basée sur les alevinages ;
  • elle transférait en grande partie les risques du milieu naturel d’accueil souvent perturbé vers le milieu mieux maîtrisé des piscicultures, des pêcheurs de rivière vers les pisciculteurs… ;
  • elle s’affranchissait aussi de la capacité d’accueil du cours d’eau récepteur puisque les poissons déversés n’étaient pas destinés à s’implanter et à y rester durablement.

Cette évolution lia de plus en plus intimement la pêche récréative au secteur de la pisciculture, le secteur privé de la pisciculture prenant progressivement le relais des piscicultures publiques pour la production de ces poissons adultes de déversement, relais encouragé par le développement des techniques de la pisciculture des poissons de consommation au début des années quatre-vingt.

En quelques décennies, on passa donc d’une conception du repeuplement considéré comme une « mesure de remédiation environnementale » liée à certaines destructions d’origine anthropique et assurée essentiellement par le secteur public à une vision d’empoissonnement surdensitaire centrée sur la « satisfaction immédiate d’une demande sociale grandissante » liée à la pêche récréative, demande rencontrée essentiellement par le secteur privé de la pisciculture. Cette évolution, d’abord développée sur les parcours salmonicoles, se généralisa ensuite aux autres cours d’eau, à mesure que l’élevage des nouvelles espèces repeuplées était maîtrisé.

Cette politique d’empoissonnement centrée sur la rencontre d’une demande sociale ne fût pas sans inconvénients, à commencer pour les piscicultures elles-mêmes. En effet, elle fût à l’origine de la dispersion dans la nature de poissons infectés par certaines maladies virales contagieuses (principalement la septicémie hémorragique virale et la nécrose hématopoïétique infectieuse), qui ne manquèrent pas de contaminer les piscicultures installées au fil de l’eau avec des conséquences économiques importantes liées d’une part à l’arrêt des ventes et de la production, et d’autre part à l’assainissement des sites de production touchés. Elle favorisa aussi l’introduction dans la nature de certaines espèces piscicoles exotiques dans les eaux wallonnes (sandre, perche-soleil, black-bass…), avec des conséquences environnementales variables (importantes pour le sandre, faible pour la perche-soleil, nulle pour les black-bass). C’est sans doute pour limiter ce genre de risque que les parlementaires belges conditionnèrent tout déversement de poissons et d’écrevisses, à travers la loi sur la pêche fluviale du 1er juillet 1954, à l’autorisation du Ministre de tutelle, ou de son délégué. Cette mission de délivrance des autorisations de rempoissonnement, d’abord assurée par les cantonnements forestiers, fût reprise par le Service de la Pêche à partir de sa création.

Au niveau des pêcheurs en cours d’eau salmonicoles, un effet « pervers » de cette politique d’empoissonnement surdensitaire fût que les pêcheurs prirent peu à peu l’habitude de pêcher – et de prélever – bien davantage de poissons (des truites principalement ici) que le milieu naturel, même en très bon état écologique, n’était capable de produire. Ainsi, plusieurs études financées par le Fonds Piscicole de Wallonie entre 1999 et 2002 dans plusieurs sociétés de pêche (études de B. Laffineur) ont montré que la productivité naturelle (sur une base annuelle) des parcours étudiés était comprise entre 0,4 et 2,5 truite(s) de taille prélevable par pêcheur pour une « demande de pêche » comprise entre 16,6 et 25 truites de taille prélevable par pêcheur, soit une demande sociale moyenne des pêcheurs de truites 7 à 62 fois supérieure à la productivité naturelle des cours d’eau ! Il s’en suivit une augmentation artificielle de la demande sociale de la pêche, favorisée par les empoissonnements surdensitaires de poissons d’élevage, les pêcheurs acceptant de moins en moins facilement les « bredouilles »… En clair, les pêcheurs à la truite trouvèrent peu à peu « normal » de rapporter en moyenne 25 truites « maillées » par an à la maison et les cours d’eau, même en bon état, qui n’étaient pas capables de produire une telle quantité de poissons, devaient être rempoissonnés pour faire face à la demande sociale. On l’a compris, la pêche à la truite se retrouva dans un cercle vicieux - les empoissonnements directs augmentaient la demande sociale de la pêche qui augmentait les empoissonnements directs, etc. – la rendant de plus en plus dépendante des poissons de pisciculture.

Avec le développement des connaissances scientifiques en écologie et la naissance de l’écologie politique se développa l’idée que les cours d’eau, comme d’autres types d’habitats, doivent être considérés comme des écosystèmes et pas seulement dans leur dimension physique, hydraulique - conception qui prédominait à l’époque. Les pêcheurs furent d’ailleurs les fers de lance de cette conception nouvelle, ce qui les opposa, parfois violemment et aux côtés de quelques naturalistes engagés, à certains projets destructeurs pour les habitats aquatiques de l’Hydraulique agricole, puis du Ministère de l’Equipement et des Transports. Les cours d’eau sont donc des milieux vivants, dont les poissons sont une composante, qui réagissent aux diverses variations d’origine naturelle ou anthropique, notamment aux empoissonnements. Ainsi, par des interactions complexes telle que la compétition intra- ou interspécifique (espace, alimentation, reproduction, comportement…), les empoissonnements sont susceptibles d’avoir des conséquences négatives sur ces milieux pris dans leur ensemble. Ces conséquences, quoique rarement étudiées ou quantifiées, étaient considérées d’autant plus négativement que les quantités déversées dépassaient parfois nettement la capacité d’accueil du cours d’eau et que les poissons déversés étaient de « mauvaise qualité » apparente (sanitaire, morphologique…).

Quoiqu’il en soit, avec cette prise de conscience et le développement de la « pensée écologique », se développa un antagonisme croissant entre l’objectif de satisfaction immédiate de la demande sociale pour la pêche récréative et celui de la préservation à long terme des écosystèmes aquatiques. Cet antagonisme tomba rapidement dans le champ idéologique du fait de la relative lenteur des scientifiques à quantifier l’impact des empoissonnements sur des écosystèmes, complexes par nature dans leur fonctionnement et variables dans leurs états, ou justifiée par le manque de moyens financiers consacrés par le secteur public à la recherche appliquée sans débouchés industriels. Cette carence en informations scientifiques voire la mauvaise connaissance des informations existantes par les gestionnaires de la pêche et des milieux aquatiques laissa immanquablement la place à une certaine subjectivité dans les débats, parfois houleux, entre les « pour » et les « contre », ce qui creusa un certain fossé entre pêcheurs et naturalistes, non encore comblé à ce jour.

Ces débats « moraux » menèrent également à des divisions entre les pêcheurs eux-mêmes, entre d’une part le cercle des pêcheurs « bobos » (« bourgeois-bohèmes ») opposés à tout rempoissonnement de poissons de taille pêchable et tolérant seulement les alevinages pour répondre à la demande sociale de la pêche, et d’autre part les pêcheurs « viandards » (« villageois-populaires »), partisans des empoissonnements « directs » ou « surdensitaires », considérant les cours d’eau comme des « supports à poissons » et non comme des écosystèmes aux équilibres fragiles. A noter que le propos est ici volontairement caricatural, mais il reflète assez bien – selon nous – l’état d’esprit de ceux qui le tenait.

En tant que responsable des autorisations de déversements, le Service de la Pêche n’échappa bien sûr pas à ces débats idéologiques. Malgré leur faible efficacité, il prôna pourtant longtemps le recours aux alevinages à partir d’alevins de pisciculture, en dénonçant les empoissonnements surdensitaires mais tout en les tolérant quand même afin de ne pas trop préjudicier les nombreuses sociétés de pêche qui y avaient recours. Cette dernière tolérance fût plutôt un choix « par défaut » car tout était considéré comme préférable aux déversements de poissons à taille pêchable qui assimilait les rivières à des « pêcheries », vision consumériste des rivières considérée comme « à proscrire » au même titre que la circulation des kayaks sur les rivières, etc.

Cette vision « idéologique » des empoissonnements fit perdre un temps précieux à la Wallonie, enfermée qu’elle était dans ses propres contradictions. En effet, comment prôner les repeuplements à partir d’alevins domestiques de pisciculture quand on sait leurs effets néfastes sur la biodiversité génétique des populations indigènes et sauvages ? Comment prôner les seuls alevinages quand on sait que la capacité d’accueil du milieu, même restauré, est largement insuffisante pour satisfaire la demande sociale ? Comment prôner les alevinages quand on sait leur faible efficacité dans la plupart des situations ou sans un diagnostic préalable de l’état de la population piscicole à soutenir ? Cette situation devint progressivement intenable face aux nouvelles connaissances scientifiques disponibles (voir ci-dessus « Efficacité des empoissonnements ») et nécessite un changement de cap radical.

Les empoissonnements en Wallonie : vers un nouveau paradigme ?

Sur la base de ce qui précède, il nous semble qu’il est temps en Wallonie de revoir la place des empoissonnements dans la politique de soutien à la pêche récréative et de restauration des populations de poissons en difficulté démographique et notamment de :

1)    donner la priorité à la restauration des habitats de nos cours d’eau, mais sans angélisme quant aux répercussions de cette amélioration sur la pêche, étant donné la forte demande sociale qui subsiste actuellement en terme de prélèvement (par ex., 20 truites à taille prélevées par pêcheur et par an);

2)    ramener les prélèvements par la pêche à un niveau plus proche de la productivité réelle des milieux aquatiques restaurés afin de limiter la trop forte dépendance actuelle de la pêche récréative vis-à-vis de la pisciculture et revaloriser la qualité des poissons pêchés et des habitats naturels qui les abritent ;

3)    réactualiser nos connaissances scientifiques sur l’efficacité réelle et l’impact des empoissonnements sur la pêche et les écosystèmes aquatiques, y compris sur le plan génétique ;

4)    adapter les empoissonnements en fonction de leurs objectifs et de la qualité du « milieu récepteur » (contexte conforme, perturbé ou dégradé), celle-ci étant diagnostiquée dans des plans de gestion piscicole et halieutique ;

5)    améliorer la qualité des poissons déversés de manière à augmenter l’efficacité des repeuplements de réintroduction, de restauration et de soutien ;

6)    pour tous les empoissonnements, continuer à chercher à minimiser l’impact de ceux-ci sur le milieu naturel afin qu’ils ne perturbent le moins possible les populations sauvages encore présentes et l’équilibre naturel des milieux récepteurs, en particulier ceux encore bien préservés ;

7)    renforcer les contrôles techniques des empoissonnements afin d’éviter la diffusion accidentelle dans la nature d’espèces non souhaitées, exotiques ou non ;

8)    sortir du cadre moralisateur des « bons pêcheurs » et des « mauvais pêcheurs » afin de favoriser une approche rationnelle et équilibrée des problèmes, la collaboration entre acteurs, etc.

Sans chercher l’exhaustivité, nous développerons quelques unes de ces idées ci-dessous.

A.    Améliorer les habitats

En ce qui concerne les repeuplements de restauration et de soutien, il est primordial de donner la priorité, sur toute action de repeuplement, aux actions de restauration des habitats (y compris la qualité de l’eau), seules capables d’améliorer durablement la capacité d’accueil du milieu. Néanmoins, ces actions doivent être menées sans naïveté quant à leurs effets sur la pêche ; en effet, il serait très illusoire de penser qu’elles suffisent à satisfaire à elles seules la demande sociale actuelle des pêcheurs dans le cadre d’une société de pêche établie sur un parcours salmonicole. Ainsi, plusieurs études financées par le Fonds Piscicole de Wallonie entre 1999 et 2002 dans plusieurs sociétés de pêche (Ir. B. Laffineur) ont montré que la productivité naturelle (sur une base annuelle) des parcours étudiés était comprise entre 0,4 et 2,5 truite(s) de taille pêchable par pêcheur pour une « demande de pêche » comprise entre 16,6 et 25 truites de taille pêchable par pêcheur. Au vu d’une telle pression de pêche, il serait étonnant que les actions d’amélioration des habitats aquatiques – aussi indispensables soient-elles – puissent à elles seules suffire à satisfaire une telle demande sociale. Une analyse rationnelle de la situation en zone salmonicole mène donc à la conclusion qu’il paraît difficile d’arrêter les empoissonnements directs sans réduire drastiquement les prélèvements et provoquer le mécontentement de nombreux pêcheurs établis en sociétés de pêche dans cette zone. Un équilibre doit donc être trouvé entre les intérêts écologiques des cours d’eau et leurs intérêts économiques (tourisme…) et sociaux (vie rurale…), dans l’esprit du développement durable.

B.    Réduire les prélèvements par la pêche

Pêcher est une chose, prélever les poissons capturés en est une autre. Au vu de la grande discordance qui existe entre la demande sociale actuelle en terme de prélèvement pour les truites et la productivité réelle de nos cours d’eau, même lorsqu’ils sont en bon état écologique, il semble inévitable de chercher à réduire les prélèvements autorisés réglementairement si l’on veut réduire la dépendance de la pêche vis-à-vis des empoissonnements directs et donc de la pisciculture. Actuellement, il est autorisé de prélever cinq truites fario par pêcheur et par jour, le nombre de truites arc-en-ciel autorisé au prélèvement n’étant lui pas limité. Il serait sans doute judicieux que les autorités diminuent progressivement ce nombre, tout en revalorisant la qualité des poissons pêchés et les habitats aquatiques qui les abritent.

Un autre moyen, plus radical, pour y parvenir est le « Catch and Release » (« Capture et Remise (à l’eau) »). Cette pratique, venue d’Angleterre, montre plusieurs avantages. D’abord, par définition, les poissons capturés étant remis immédiatement, délicatement et vivants à l’eau, ils sont susceptibles d’être pêchés plusieurs fois et par plusieurs pêcheurs. Pour une demande sociale constante, cela permet de réduire l’importance des empoissonnements halieutiques, voire de les arrêter totalement dans certains cas, en améliorant si nécessaire la capacité d’accueil du cours d’eau à travers la qualité des habitats. Ensuite, l’absence de prélèvement par la pêche élimine certains effets pervers liés aux prélèvements, telle que la sélection génétique artificielle des géniteurs de petite taille – les géniteurs de taille supérieure à la taille minimale de capture étant souvent prélevés par la pêche et n’ayant donc pas l’occasion de se reproduire – et/ou à croissance lente dans la rivière, ce qui a comme effet de réduire progressivement (en quelques générations seulement) la taille moyenne des sujets sauvages et donc aussi finalement la proportion des sujets de taille pêchable. Le Catch & Release élimine théoriquement ce phénomène et n’altère donc pas la taille adulte des poissons ni leur répartition par classe de taille et la pyramide des âges, facteurs d’équilibre d’une population piscicole.

Néanmoins, deux aspects ne sont pas à négliger dans le cadre de cette pratique : le respect du bien-être animal et la mortalité post-capture. Dans certains pays comme la Suisse, il n’est aujourd’hui plus légalement accepté de relâcher à l’état vivant un poisson pêché qui a la taille minimale de prélèvement. Dans ces pays, le prélèvement du sujet pêché à taille est obligatoire ainsi que sa mise à mort directement après la capture, pour des raisons liés au bien-être animal. Un autre aspect concerne la survie des poissons relâchés après la pêche. A ce sujet, les études scientifiques semblent montrer que la mortalité des sujets relâchés après la pêche est souvent différée, soit endéans les 48 à 72 heures après la pêche, et très variable en fonction des conditions de pêche (technique retenue, temps passé hors de l’eau…). Par conséquent, il est difficile d’évaluer le taux de mortalité réel dû à la pêche dans le cadre du Catch & Release et il est souvent sous-estimé si des conditions techniques strictes ne sont pas associées à cette pratique de pêche (hameçon sans ardillon, limitation au minimum de la durée du « combat » et du séjour hors de l’eau, etc.).

C.    Meilleure répartition spatiale et temporelle de la pression de pêche

Une meilleure répartition spatiale de la pression de pêche dans les eaux libres permet théoriquement de réduire le recours aux empoissonnements directs pour rencontrer une demande sociale donnée pour la pêche récréative. Elle peut être obtenue de plusieurs manières, soit en exploitant de nouveaux parcours en eaux libres, soit en développant le principe de réciprocité entre sociétés de pêche, soit en répartissant mieux dans le temps les empoissonnements de la saison de pêche. Néanmoins, la première possibilité semble relativement limitée en Wallonie sans empiéter sur les zones protégées existantes ou sur le droit de propriété privée. La deuxième paraît plus intéressante, mais encore largement à développer en Wallonie, contrairement à la situation en France ou aux Pays-Bas. Enfin, la troisième option a l’avantage de réduire l’intensité des interactions entre les sujets empoissonnés et sauvages, mais a l’inconvénient d’augmenter le coût du transport des poissons.

D.    Amélioration de la qualité des poissons empoisonnés

Ceci est un point fondamental pour tous les types d’empoissonnements. Ainsi, la bonne qualité sanitaire des poissons déversés s’avère être une condition sine qua non à l’obtention d’une autorisation de déversement, quel que soit son objectif. En effet, il est primordial de protéger les populations naturelles d’éventuels pathogènes ainsi que surtout les piscicultures elles-mêmes situées au fil de l’eau qui sont plus à risques étant donné les contacts étroits entre les sujets élevés. Un autre aspect général concerne la maîtrise du risque de diffusion dans la nature lors de certains empoissonnements d’espèces non souhaitées, qu’elles soient exotiques ou non. A ce sujet, les contrôles techniques du Service de la Pêche sont strictes lors des déversements et, depuis le 1er janvier 2012, tout lot de poissons contenant une espèce exotique (avec certaines exceptions telles que la truite arc-en-ciel, la carpe commune et le sandre) est immédiatement refusé.

Plus spécifiquement, pour les empoissonnements à but purement halieutique, la qualité morphologique (branchies, opercules, nageoires…) est aussi importante, dans la mesure où elle conditionne le bien-être des animaux et leur capacité d’adaptation à court terme dans le milieu récepteur, mais aussi lors de leur transport. En outre, l’utilisation de poissons stériles par triploïdisation pour ces empoissonnements permettrait d’empêcher leur participation à la reproduction naturelle et préviendrait donc la dissémination d’hybrides entre individus d’élevage et sauvages souvent mal adaptés au milieu naturel.

Enfin, pour les empoissonnements qui ambitionnent l’implantation durable des sujets introduits dans le milieu naturel dans un but de réintroduction, de restauration ou de soutien (repeuplements), la qualité génétique des sujets introduits est fondamentale dans la mesure où elle conditionne en partie leur impact sur les populations indigènes sauvages éventuellement encore en place et sur leur propre capacité d’adaptation au milieu naturel d’accueil après le repeuplement. C’est particulièrement le cas pour la truite commune qui, par son comportement reproducteur de « homing », engendre de nombreuses populations génétiquement distinctes dans les différentes rivières et apparemment bien adaptées aux conditions naturelles locales. La qualité génétique des truites fario de repeuplement et des truites fario sauvages se mesure actuellement à l’Université catholique de Louvain (Institut des Sciences de la Vie) par l’analyse de 12 marqueurs microsatellites dans la zone de l’ADN non codant. Par comparaison avec des populations de référence en Wallonie, il est possible de mesurer le niveau de différenciation génétique entre les truites sauvages et les truites domestiques introduites et le caractère indigène des poissons présents sur un site donné. Grâce à ces moyens techniques, il faut s’assurer que les sujets introduits différent le moins possible des individus indigènes sauvages présents dans le milieu récepteur. D’où l’importance de l’utilisation de souches « locales » génétiquement adaptées pour tous les empoissonnements qui visent l’implantation durable des poissons dans leur milieu d’accueil. C’est dans cette perspective que le Service de la Pêche et certaines sociétés et fédérations de pêche développent actuellement un conservatoire de souches locales de la truite commune à la Salmoniculture d’Achouffe gérée par la Région wallonne et dans certaines « écloseries artisanales » en collaboration avec certaines fédérations et sociétés de pêche.

E.    Minimisation de l’impact des empoissonnements sur le milieu naturel

Chez la truite commune, la minimisation de l’impact des empoissonnements peut prendre de nombreuses formes en fonction des objectifs de l’empoissonnement considéré et de la qualité du milieu « récepteur ». A titre d’exemple, pour un repeuplement de soutien en contexte conforme, cela passera par l’empoissonnement à partir de descendants de première génération issus de poissons sauvages prélevés dans le milieu naturel (« souches locales »), en respectant le sexe ratio naturel (50%), en utilisant la méthode factorielle de reproduction (maximisation des combinaisons entre les parents disponibles) ainsi que l’équilibre de la contribution à la génération suivante des différentes familles constituées. Le génotypage des parents permettra de vérifier leur caractère indigène et sauvage avant la reproduction. Pour les empoissonnements à caractère purement halieutique en milieu perturbé, cela passera par la capture et le prélèvement aussi rapide que possible des individus déversés qui sont pêchés, par l’utilisation de sujets dont le différentiel de taille n’est pas trop grand par rapport à celle des poissons éventuellement encore en place (minimisation de la compétition intra-spécifique) ou par l’utilisation de sujets triploïdes stériles (minimisation des hybridations) comme c’est déjà le cas depuis de nombreuses années pour la production de truites de consommation ou l’essentiel de la production agricole végétale. De cette manière, l’impact des poissons déversés est minimisé sur la reproduction des populations en place, la concurrence alimentaire avec les poissons sauvages, l’utilisation de l’espace ou la prédation par cannibalisme.

La prise en compte de la qualité du milieu récepteur des poissons déversés paraît fondamentale. En effet, les impacts tant positifs (rencontre de la demande sociale) que négatifs (compétition…) seront très variables en fonction de l’état du milieu. Par exemple, un empoissonnement direct de truites n’aura pas le même impact dans un milieu bien préservé par rapport à un cours d’eau dégradé où les populations piscicoles ont disparu, faute d’une qualité physico-chimique suffisante de l’eau en étiage à la fin de l’été. La prise en compte de l’état du milieu nécessite donc un diagnostic tant piscicole (état des populations et des habitats) qu’halieutique (état de la demande et de l’offre de pêche). Ce diagnostic est typiquement réalisé dans le cadre des futurs Plans de Gestion Piscicole et Halieutique à l’échelle des sous-bassins hydrographiques wallons, Plans prévus dans le nouveau Décret du 27 mars 2014 relatif à la pêche fluviale, à la gestion piscicole et aux structures halieutiques. Déclinés en actions, ces plans s’intégreront dans les « Programmes d’Actions Régionaux Intégrés Sur les cours d’eau » (PARIS) mis en place par La Direction des Cours d’Eau Non Navigables, afin de garantir l’intégration harmonieuse des actions menées dans un contexte global de gestion des cours d’eau.

Conclusion générale

En conclusion, les empoissonnements sont des actes de gestion qui ne doivent pas être banalisés et dont les conséquences pour l’environnement peuvent être très importantes, y compris à long terme. Ils doivent donc être envisagés avec parcimonie, rigueur et intelligence. Une nouvelle politique doit être mise sur pieds au plus vite. Celle-ci devra tenir compte des nombreux développements des connaissances scientifiques dans les domaines de la génétique, de l’écologie, de la physiologie des poissons et renforcer les collaborations avec tous les acteurs, qu’ils soient pêcheurs, pisciculteurs, services de contrôle sanitaire (AFSCA), contrats de rivière, etc. Elle devra aussi viser à préciser systématiquement les objectifs des empoissonnements souhaités et à mieux prendre en compte la qualité du milieu récepteur à travers l’élaboration de Plans de Gestion Piscicole et Halieutique de sous-bassin. Pour les empoissonnements de restauration et de soutien, elle devra privilégier autant que possible la restauration des habitats en concertation avec les gestionnaires des cours d’eau et les fédérations de pêche ainsi que le développement de la qualité des poissons déversés à travers les exigences du cahier spécial des charges du Fonds piscicole de Wallonie, en particulier aux niveaux sanitaire (prévention des maladies), génétique (souches locales, triploïdes…) et morphologique (absence de défauts apparents). Elle devra promouvoir la recherche des ressources génétiques encore existantes en Wallonie chez les poissons (truite fario, ombre, cyprins rhéophiles…) et le développement de conservatoires de la biodiversité génétique chez les salmonidés (truite, ombre, saumon atlantique) dans les piscicultures publiques qu’il gère ainsi que dans les écloseries artisanales gérées par certaines fédérations et sociétés de pêche. En outre, elle cherchera à réduire l’écart parfois disproportionné existant entre les prélèvements autorisés par la pêche et la productivité naturelle des cours d’eau en bon état écologique. Finalement, elle devra continuer à chercher à minimiser l’impact des empoissonnements halieutiques lorsque ceux-ci sont indispensables à la rencontre de l’importante demande sociale de la pêche récréative, en particulier dans les milieux encore bien préservés ou à statut spécial de protection (Natura 2000…).

Références

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Groupe d’Intérêt pour les Poissons, la Pêche et l’Aquaculture (GIPPA), 2009. Vers une nouvelle politique des rempoissonnements. Rapport final (collectif). DEMNA-SPW, Gembloux..

Jonsson B., Jonsson, N., 2011. Ecology of Atlantic Salmon and Brown Trout – Habitat as Template for Life Histories. Springer, Dordrecht Heidelberg London New York.

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McGinnity P., Prodöhl P., Ferguson A., Hynes R., Maoiléidigh N., Baker N., Cotter D., O'Hea B., Cooke D., Rogan G., Taggart J. & Cross T., 2003. Fitness reduction and potential extinction of wild populations of Atlantic salmon, Salmo salar, as a result of interactions with escaped farm salmon. Proceedings of the Royal Society: Biological Sciences, 270, 2443-2450.

Philippart J.C., Vranken, M., 1983. Atlas des poissons de Wallonie. Distribution, écologie, éthologie, pêche, conservation. Cahiers d’Ethologie Appliquée, Université de Liège.

 

Article écrit par Xavier Rollin/ Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. - DNF, responsable du Service de la Pêche, 15 Avenue Prince de Liège, 5100 Jambes

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